Junkaz Lou cumule les casquettes dés les débuts de sa carrière. Dj, Producteur sonore et gérant de label, il travaille étroitement avec Malediction Du Nord et Kader L’Aktivist avant de se tourner vers la production d’artistes américains comme Kool Keith et Mr Sche avec lesquels il collabore étroitement depuis plusieurs années. Féru de musiques, il nous offre un Mix musiques africaines et afro américaines, établissant un pont entre les deux continents. Interview focus sur vingt ans d’activisme musical. 

Qu’est-ce qui t’as donné envie de rentrer dans le son ? Etais-tu initié à la musique par des parents, des oncles ? des disques familiaux qui ont jalonné ton parcours ?

Junkaz Lou : Dès petit, mes oreilles ont étaient nourries à la musique africaine. Ma mère écoutait plutôt de la musique traditionnelle manjack du fait de nos origines. Chaque fin de journée, semaine et  weekends, mon père mettait de la musique. Il avait sa petite collection de vinyles de production africaine avec Touré Kunda, Étoile de Dakar, le premier groupe de Youssou N’DOUR, Ikenda Super Star Of Africa ou les compilations Kenya Partout qu’il achetait quand il pouvait. Une fois par mois, il organisait à la maison une fête joviale entre amis, avec la famille et les proches. C’était le DJ avec une seule platine, par moment un oncle ou un ami ramenait un nouveau vinyle, un maxi ou un album du moment. C’était, histoire de découvrir de la nouveauté. J’aimais ces moments-là etça m’a mit dans le bain. Dans mon salon trônait avant que je sois né, un poster géant du groupe The Earth Wind and Fire. Le groupe souriait, sape brillante de feu, et mon père me lançait souvent : «Respecte ce poster, il est plus grand que toi».De temps en temps mes parents me laisser regarder avec eux, l’émission les enfants du Rock qui passait le jeudi soir où je découvre la pop culture et la black music américaine. 

« Le rap commence a vendre en masse, les radios posent leurs mains dessus, les majors sélectionnent et s’extasient sur les chiffres de ventes et nous on reste en indépendant… »

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Tu travailles avec Malédiction du Nord milieu des années 90 et avec Kader l’Aktivist ? Vous montez Phat Cratz partagé entre Pias et Hostile ? C’est l’heure des compilations Hostile, des projets plus hardcore qui entre en majors comme l’album de l’aktivist que vous faites en licence chez Hostile ? Comment tu vois l’époque rétrospectivement ? Qu’est-ce qui précipite la fin du label ?

Junkaz Lou : Avant de croiser la route de la Malédiction et Kader, j’étais le DJ du groupe la Mama Intellect. j’adhérais à leurs idées, à la thématique afrocentriste en vogue à l’époque dans le rap américain avec X Clan, la Native Tongues et qui commençait trouver écho chez nous, en France. C’était aussi un moyen pour moi d’évoluer sur scène avec eux, d’apprendre et d’apprivoiser la scène…Je rencontre en allant à un anniversaire avec DJ Marrtin ,Fabrice, Vivien, Larry Hutch, et Nator…

On échange, on parle musique. On évoque nos collections de disques encore modeste. On parle de de rap aussi. On se recroise, on se revoir et de fil en aiguille l’idée de monter un label se précise. Je travaillais sur des instrus pour Kader mais sans avoir un projet précis. Larry Hutch, l’homme le plus connecté de nous tous, nous fais rencontrer la Malédiction Du Nord. On aime, on est unanimes. Nous décidons ensemble de les produire. Le nerf de la guerre étant l’argent, on part dans l’idée d’organiser des soirées et des show-cases de la Malédiction du Nord pour faire connaitre le groupe.  On a un peu de moyens et on enregistre, on mixe et on fait le mastering et on sort l’album en vinyle. Un buzz se crée autour de La Malédiction Du Nord et on a un deal chez PIAS grâce à Nator.

Pendant ce temps, Kader participe à la célèbre compilation Hostile et il leur parle et les motive à sortir son album. Ils écoutent et lui propose un deal de licence mais il n’a pas de structure. Je mets mon grain de sel et je demande aux autres du label Phat Cratz Records de faire cet album et de signer le deal avec Hostile pour multiplier les partenaires. L’album sort début 98. On travaille sur l’album de Malédiction Du Nord avec difficulté. L’un va en prison et sort, ça pimpe des meufs, ça déconne… Au moment de la séance photo de l’album, il en manque un. Une époque folle et électrique avec nos cerveaux dingues.

Le rap commence a vendre en masse, les radios posent leurs mains dessus, les majors sélectionnent et s’extasient sur les chiffres de ventes et nous on reste en indépendant avec des divergences intérieur sur les choix artistiques, marketing, personnel et bien évidemment certains estime qu’on auraient pu gagner plus d’argent. Chacun voit midi à sa porte. Moi aussi, d’ailleurs. D’autres veulent passer à autre chose. C’est comme ça l’aventure s’éteint à petit feu.

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Junkadelic nait dans la foulée et la connexion avec Kool Keith est déterminante. Comment se fait la rencontre et la communion avec Kool Keith au gré des années ? tu te retrouves avec lui à rencontrer ses parents dans le bronx ?

Junkaz Lou : En faite Junkadelic était déjà né avant Phat Cratz.

Le logo Junkadelic Soul apparaissait derrière les pochettes des albums après à la fin de Phat Cratz. La structure Junkadelic Zikmu est né avec Nator, Shoët le graphiste et moi même. En 2002 je décide de faire une mixtape sur Kool Keith « Space Tape » en cassette et cd.

Je l’envoie à KutMasta Kurt et l’éditeur qui gère le catalogue de Kool Keith. L’éditeur nous contacte en nous disant que Keith aimerait nous rencontrer en Hollande à Eindhoven.

Je vais là bas avec Nator. On le rencontre avec son cousin Marc Live. On discute rapidement en lui donnant les albums du label. Des mois plus tard, on reçoit un mail de son manager de l’époque qui nous demande si on est distributeur. On lui dit non pas du tout. On est juste un label indépendant et je suis le beatmaker pré-dominant du label. Il nous dit que Keith a aimé les beats des albums que j’ai lui donné… De fil en aiguille, le manager me propose de faire 2 remixs de KHM (Kool Keith, H-Bomb & Marc Live).

Je fais ça immédiatement. Keith valide et on réédite l’album avec les 2 remixs en bonus tracks (vinyl et CD).  Deux ans plus tard, je débarque à New York tout seul avec mes CD et Dat d’instrus et là on enregistre le futur album Tashan Dorrsett, en traînant avec lui dans ses folies sex shop, magasins de sape et déambulations dans New-York.

Il nous invite chez lui voir ses enfants… Six mois plus tard, j’y retourne avec Nator pour finir l’album et là on croise ses parents très sympathique. Ils savaient déjà qui on était et son père nous lance, en rigolant : « Vous êtes venus de Paris pour travailler avec mon fils. Vous devez être aussi fou que lui.»

On déambule dans le Bronx, Harlem, etc… C’est comme çà qu’est né notre collaboration avec Kool Keith. Avec internet, les choses sont aujourd’hui plus simple et plus économique. On se contacte. Je lui envoie des sons et il enregistre. Il renvoie. J’arrange. Je mixe et après, on voit ce qu’on fait.

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Kool Keith a toujours eu une relation difficile avec ses labels. Qu’est-ce qui fait qu’il soit resté aussi longtemps à produire des disques avec récurrence pour le label ?

Junkaz Lou : La relation avec les labels est difficile en ce sens ou ils ne le comprennent pas. Keith veut juste faire sa musique à sa manière sans caresser dans le sens du poil les radios, les tendances et l’industrie du disque.Et les labels ne veulent souvent que capitaliser rapidement sur son nom. A ce moment-là, ça devient ingérable et ils le sentiment de se faire exploiter. Avec nous, c’est différent. On ne lui redemande pas de faire un Doctor Octagon Bis ou un Ultramagnetic Mc’s où je ne sais quoi. On lui demande juste d’être lui et on sort si ça nous plait, sinon on passe à autre chose.

La confiance s’est installée en travaillant ensemble.

Vous travaillez aussi avec Al Kapone et Mr Sche et le sud des Etats-Unis alors que la France reste très influencée par la East coast. Comment se font les connexions et le travail avec ses deux artistes ?

Junkaz Lou : J’ai toujours écouté du rap d’autres horizons. Le label à sorti des compilations qui s’intituler « Crunk magazine » en plusieurs volumes. On aimait l’idée de mélanger des artistes plus ou moins connus du sud des Etats-Unis et des jeunes rookies. Nator est rentré en contact avec eux pour avoir des titres inédits ou des accapellas à remixer. C’est  ainsi que la connexion s’est faites avec Mr Sche et Immortal Low Life. On les a fait venir pour des concerts en 20005 et notamment au festival Mozaik aux Mureaux dans les Yvelines. J’étais leur dj sur scène. On en profite pour enregistrer de nouveaux morceaux sur certaines de mes prods.

A cette période, on sort pas mal de projets dont une mixtape double CD « The world isn’t enough ». On réédite l’album en commun avec Al Kapone.

Avec lui, ce fut une pure rencontre et une vrai alchimie.

Mr Sche est un vétéran de la scène de Memphis qui a été très productive mais peut-être minoré par rapport à Houston ou Atlanta alors qu’elle ne démérite pas. Pourquoi selon toi ?

Junkaz Lou : Selon moi la ville est plus petite que Atlanta et Houston. Ces deux villes sont déjà occupés par leur scène qui est structuré et en autonomie. Après, les artistes cherchent d’abord à se développer localement au niveau de leur ville avant d’émerger et de se lancer à la conquête de l’Etat. Le Tennessee compte pas mal d’artistes. Les plus connus sont Three Six Mafia a avoir émergé de la ville. Le film «Hustle & Flow» résume bien ce qui se passe là-bas. 

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Les années 90 sont celles du champ des possibles avec les majors qui s’intéressent au rap mais faire des disques et les promouvoir coutent chères ? Les années 2000 signent l’avènement du tout numérique, les couts baissent et l’industrie péréclite. Vous travaillez avec Nocturne avant de vous tourner vers Fat Beats. Quel constat vous faites sur ces années et sur la distribution et l’économie de la musique ?

Junkaz Lou : Milieu des années 90 c’est vrai que ça signait à tout va en les majors. Beaucoup de labels indépendants se sont crées. Les distributeurs s’affolent. Le système de promotion et de marketing battait son plein. Plan marketing, matraquage et rentabilité à court terme.

Pour les indépendants, c’était le bouche à oreille, la présence sur les compilations, montez ces compilations, faire des maxis, de la street promo. Il y a eu Skyrock qui est arrivé et qui a pris de plus en plus de pouvoirs. Puis internet et la révolution du matériel home studio qui ont boulversé la donne. Les majors pleurent et crient au piratage en voulant criminaliser les mecs qui téléchargent.

Pour nous, ça ne change pas grand chose.

On limite la fabrication de CD. On fait plus de ventes à la main à main. On dépose des disques dans les nouveaux site web de ventes en ligne émergents. Je fais beaucoup de concerts avec Bams entre l’Europe et l’Afrique. On re-croise le chemin de Patrick Colloeny (paix à son âme) on travaille avec le label Nocturne, car avec eux nous pouvions dépasser nos frontières et toucher l’Europe et surtout l’Amérique… Travaillant avec des américains, il était important d’être présent sur leur marché. C’était pas facile de travailler avec cette boîte même si le label à pu sortir nos projets mais malheureusement j’ai vu la naissance des mauvaises habitudes qui consistaient à ne pas payer, ne pas faire de reporting et à dicter systématiquement les règles du moment. Nous touchions moins d’argent sur les ventes à l’export du fait du shipping et les facturations des retours qui ne correspondaient souvent à rien. C’était très opaque comme fonctionnement. Nous nous sommes tournés vers un distributeur américain avant que Nocturne ne coule définitivement à force d’utiliser les vieilles recettes usées et de ne jamais se tourner vers l’avenir. Certains de la boîte ont refait leur business et continuer les bonnes vieilles escroquerie de cafards qu’ils ont appris chez Nocturne. Nous avons donc conservé notre digital et limiter les intermédiaires en bossant direct avec les Etas-Unis.

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Côté composition, tu as toujours eu quelque chose de dissonant qui est le fil de ton travail malgré des directions très différentes entre le boom bap parfois sombre de Malédiction du nord et les productions pour Kool Keith plus synthétiques. D’ou te vient ce groove décalé qui peut rappeler dans l’idée El P dans Company Flow ?

Junkaz Lou : J’suis comme un chercheur fou entre le scientifique et l’artiste maudit. Je cherche j’avance j’expérimente. Je souhaite toujours avoir un son différent de celui que j’ai fait hier. Il faut aussi écouter les envies musicale des artistes avec lesquels je collabore tout en respectant sa marque de fabrique. C’est comme un nouvel habit. Il faut que ce soit attractif, nouveau et en même temps que ça respecte le look du gars. Faire un son, c’est la même chose. Mon son est atypique donc j’ai du mal de coller à la tendance et ce qui se fait. 

Je déquantize énormément sur les samples, le beat et parfois la basse quand j’estime que c’est nécessaire.Une de mes plus grande inspiration est le groupe Head Hunters dans la manière de mélanger des sons synthétiques avec des musiciens. Ce genre d’expérimentation me parle.

la rymtmique est souvent très dominante sur l’ensemble grâce à la sp1200 accompagné d’un sample ou non d’ailleurs et je rajoute un synthé comme le Nord lead ou MS2000.

Aujourd’hui, j’utilise des plugins software car j’ai pas ses machines en hardware ça coûte trop cher. Même si j’aimerais avoir le Jupiter ou le Juno 106 mais le SE1 que j’ai me donne satisfaction sur la modulation du son. C’est ce qui donne un groove Dark Funk.

Je fais à ma manière des structures hérités du Jazz Rock et c’est ce qui rend ma musique très spéciale. Et c’est ce que j’aime. La comparaison avec El P est marrante car il y a des similitudes dans la manière d’appréhender la production d’un morceau.

Tu es un ami d’enfance de Dj Mehdi. Vous êtes tout deux originaires de Genevilliers. Vous rencontrez à travers la musique ?

Junkaz Lou : Non, notre rencontre se fait par notre environnement. Nous étions une bande d’amis d’enfance qui partageaient la passion du son avec DJ Lord Chamy, David Sheer et d’autres… Avec Mehdi (paix à son âme) on rigolait, on se charriait beaucoup. On aimait surtout les débats sur la musique. Il y a pleins choses sur le rap et autres sur lesquelles on était pas d’accord. Notamment sur la manière de gérer un label indépendant sans forcément passer par une distribution en major, sur le choix des samples. Il avait une approche plus mélodique et moins rythmique que la mienne. J’étais plutôt brut et il aimait bien me traiter de racaille. Et moi,je le charriais de lover avec son morceau fétiche des Boyz 2 Men. Il me rendait fou avec çà mais c’était mon pote et j’étais content de son avancée dans la musique. Il a eu un parcours fabuleux et respectable.

Est-ce que tu te définis comme digger et qu’est ce qui t’as sensibilisé à la musique africaine, au jazz éthiopien, au funk saharien, à l’afro beat, à la rumba ?

Junkaz Lou : Je suis un digger intérimaire. Je me focalise pas sur la recherche immédiate. Un disque peut révéler son potentiel bien des années après, en le réécoutant. Le sample te pousse intuitivement vers les originaux et de découverte en découverte, se crée une culture du digging. Je me suis intéressé à la musique africaine par divers biais. Celui de mes parents, puis Sinistre m’a sensibilisé à la rumba congolaise. Il y a de très bon samples mais les disques originaux sont chers ou introuvables donc je me suis tourné vers les rééditions du label Soundwave Records. Le groove de la basse dans la rumba est atypique. C’st un champ d’investigation immense et les liens entre musiques africaines et américaines sont multiples.

Ce qui est intéressant ce sont les vas et vient successifs entre l’Afrique et les Etats-Unis. L’influence de James Brown, du funk et du rythm’ blues sur le congo, le voyage de Fela à Los Angeles et sa politisation en rencontrant les Black Panters et le jazz, à l’inverse Amad Jamal ou Abdullah Ibrahim qui ont fait le chemin inverse vers l’afrique et nourri leurs musique de cela. On voit aussi qu’aujourd’hui la musique nigérianne influence les charts, le rap us et le r’n’b américain ou l’afro trap…

Junkaz Lou : Les afro américains se sont nourris d’éléments disparates de leur héritages africain de manière parfois inconsciente. Et inversement l’Afrique s’est nourri du jazz, du blues, du rythm’n’blues et des revendications des afro américains avec ce qui se passait lors de la lutte pour les droits civiques. Je crois qu’un artiste comme Fela a su parfaitement synthétiser tout cela. 

Peux-tu nous présenter le mix succintement et ton set de musiques africaines ?

Junkaz Lou : Dans mon set, il y’aura un peu de tout du Ebo Taylor, The Funkees, Muyei Power, Matata, The 3rd Generation Band… avec aussi de la nouveauté comme Vaudou Game, Tony Allen…une bonne cuisine qui sera organisé par mes soins.

D’ailleurs, le flux des influences successives entre l’Europe, les Etats-unis et l’Afrique ne s’arrêtent pas là. on le voit dans la mode avec l’utilisation du Wax?

Junkaz Lou : L’invasion commence grâce à la diaspora africaine et les africains eux même. Ils ont été les vrais courroies de transmission entre l’Afrique et le reste du monde. Le Wax par exemple venait exclusivement d’Europe mais maintenant, certains en produisent même en Afrique.

Si j’ai les moyens je ferai un projet qui sortira en vinyl avec une pochette en tissus wax.

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